En avril dernier, à l’occasion d’une visite effectuée dans la commune de Pérols, Emmanuel Macron a été interpellé par une opposante à la réforme des retraites qui lui a reproché de ne pas respecter la démocratie. Le Président lui a répondu que son attachement à la démocratie ne pouvait être remis en question dès lors qu’il s’était présenté aux élections et que celle-ci était parfaitement libre de se présenter également si cela ne lui convenait pas.
Le Président nous rappelle ainsi que la légitimité sur laquelle il fonde son action repose sur son élection obtenue au cours d’un suffrage qui est ouvert à tous. En effet, l’accès aux différentes fonctions électives est libre et, théoriquement, chacun d’entre nous dispose du droit de concourir à l’élection présidentielle. Ce droit constitue même l’un des piliers de notre système démocratique, consacré dès l’article 4 de notre constitution, celui dont bénéficie chaque citoyen de créer librement un parti politique et de participer à la conduite de notre nation.
Pour autant, il n’est pas interdit de s’interroger sur l’application concrète de ce droit.
Quelles sont aujourd’hui les chances pour une formation citoyenne, c’est-à-dire dépourvue de relais médiatiques et dont les membres ne seraient pas issus du champ politique existant, de présenter un candidat à l’élection présidentielle ?
Si on examine les moyens prévus par notre législation pour permettre aux citoyens de jouer un rôle politique, il faut reconnaitre que celles-ci sont presque nulles.
Le processus de professionnalisation du personnel politique semble arrivé à son terme ce qui signifie que, désormais, l’offre politique, qui se compose d’une dizaine de partis et de leurs satellites, constitue un cercle hermétique dont le citoyen est exclu.
De la création d’un nouveau mouvement jusqu’à la désignation des candidats sélectionnés au premier tour, les obstacles sont tels que ses fondateurs finiront par jeter l’éponge ou, au mieux, échoueront à obtenir les parrainages.
Si la création d’un parti ne nécessite théoriquement qu’un simple dépôt des statuts en préfecture, le travail, l’investissement et les ressources qu’elle requiert sont considérables. A bien des égards, cela s’apparente à la création d’une société avec l’obligation de se structurer, de communiquer, d’organiser des actions militantes tout en étant soumis, sous peine de sanctions, aux exigences croissantes de la Commission Nationale de Contrôle de la Campagne Électorale.
A l’instar de la constitution d’une société, un apport financier est donc indispensable pour faire face à ces nombreuses diligences. Or, à l’exception de la déduction des dons et cotisations des militants, il n’existe aucun dispositif prévu pour aider les nouvelles formations à se créer, à répondre à leurs obligations juridiques et comptables et enfin à mener une campagne électorale. Avant d’espérer obtenir l’avance de 200.000 euros allouée par l’État aux candidats sélectionnés, le néo parti ne devra compter que sur ses seules ressources.
Outre l’écueil financier, toute formation nouvelle se retrouvera confrontée à la nécessité d’acquérir un minimum de surface médiatique. A défaut de notoriété, il ne peut être envisagé de s’installer durablement dans le champ politique et se faire connaitre des élus.
Cependant, aucune disposition n’impose aux médias de conférer un temps de parole, même limité, aux nouvelles organisations et les simples recommandations prévues par l’ARCOM pour apprécier le respect de l’équité entre les candidats ne s’appliquent que pour les formations disposant d’élus et qui apparaissent dans les sondages.
Cela étant dit, même dépourvue de moyens financiers et de notoriété, une formation citoyenne reste libre de tenter sa chance et de se lancer dans la chasse aux parrainages.
Néanmoins, comme il n’existe aucune règle en la matière, cette quête est devenue une véritable foire d’empoigne au cours de laquelle les élus ruraux sont harcelés jour et nuit par les représentants des petits candidats, ce qui les incite logiquement à ne plus vouloir parrainer quiconque.
Dans cette course, la prime revient rarement au plus convaincant et au plus sérieux mais si certains d’entre eux ont pu, dans le passé, obtenir les parrainages, cela semble très improbable désormais. En effet, depuis une Loi de 2016, tous les parrainages sont publiés deux fois par semaine et cette diffusion est devenue un spectacle médiatique qui a eu pour effet de dissuader encore davantage les élus. Lors de
la précédente élection, il fut même évoqué la création d’une banque des parrainages pour aider certains candidats d’envergure, la majorité présidentielle étant ainsi dans l’obligation de parrainer ses propres opposants, ce qui démontre la nécessité urgente de réformer ce système.
Les élus, comme les médias d’ailleurs, refusent à juste titre d’exercer davantage le rôle de faiseur de candidats et d’assumer cette responsabilité devant les Français. Ils se contentent désormais d’assurer un service minimum en parrainant les seuls candidats établis et sondés pour permettre au champ politique de se perpétuer, à défaut de se régénérer.
Pour tenter de s’insérer un jour dans le champ politique, une formation citoyenne n’a donc comme seule option que tenter sa chance lors des autres élections, sans garantie d’avoir davantage de succès et au risque souvent du découragement. Sauf changement de législation, les citoyens qui souhaitent jouer un rôle politique ne peuvent dès lors espérer constituer leur propre organisation et n’ont pas d’autres alternatives que se tourner vers les partis installés.
Or, nul ne peut ignorer la défiance dont le personnel politique fait l’objet et, même si les formations affichent une volonté sincère d’intégrer les citoyens, notamment ceux issus des catégories populaires, pour l’essentiel des Français la voie de l’engagement ne passe plus par l’adhésion aux partis politiques qu’ils rejettent et dont ils ne se sentent pas représentés.
En définitive, les Français n’ont pas d’autres alternatives qu’être les spectateurs désabusés d’une classe politique éclatée, mal-aimée et condamnée à s’autoalimenter. A défaut de disposer d’un choix qui leur convienne ou de pouvoir régénérer l’offre politique, ils sont ainsi chaque jour plus nombreux à se réfugier dans l’abstention ou à chercher d’autres moyens que le vote pour faire entendre leurs voix.
Pour restaurer le lien de confiance entre les Français et leurs représentants, il est impératif que le citoyen recouvre le rôle politique que lui confère la constitution et sa pleine capacité à influer sur la conduite de la nation. Pour cela, il faut lever les obstacles juridiques, matériels et financiers qui s’érigent sur la route de l’engagement politique. Notre législation doit au préalable assurer aux citoyens qu’ils pourront s’engager sans risque financier, en accordant aux candidats la qualité de salariés protégés et aux élus un droit au maintien dans l’emploi, et ensuite leur conférer tous les moyens nécessaires pour se regrouper, constituer un mouvement politique et enfin présenter leurs projets et leurs candidats aux Français.
Chacun doit prendre la mesure, à commencer par les grandes formations, que cette crise de la représentation ne pourra se résoudre tant que les Français ne bénéficieront pas de la capacité de renouveler l’offre politique. Quel que soit le responsable élu, s’il ne dispose pas du rempart de l’adhésion majoritaire, s’il ne peut se prévaloir de la volonté populaire librement et incontestablement exprimée, il verra alors sa légitimité continuellement remise en question, sera condamné à l’impuissance et à être exposé au ressentiment croissant de la population.
ARTICLE PUBLIE DANS LE FIGARO EN 2023